Où Tibert nous explique qu’il parle parfaitement bien le français

Génie en herbe

Je ne vous l’ai sûrement jamais dit, mais mon chat a un secret.
C’est un chat qui parle.
Comme vous et moi.
Il peut parfaitement bien s’exprimer, d’un français limpide et savoureux. C’est peut-être même mieux qu’il vous l’explique lui-même.
Tibert, tu veux bien nous dire deux ou trois choses?

- Miaou.

- Tibert! En français, s’il te plaît!

- Qu’est-ce que tu veux que je te dise, moi? (il bâââille)

- Je ne sais pas, moi… C’est pour mes lecteurs, tu comprends. C’est sans doute la première fois qu’ils apprennent qu’un chat peut parler.

- Ah. Mouais. Mrrraou (il s’étire)

- Allez, fait un effort, quoi! Explique-leur pourquoi tu parles rarement, par exemple!

- Pourquoi je parles rarement? C’est très simple, ça, maître: parce que votre conversation d’humain est très ennuyeuse. En fait, c’est même pour ça que les chats dorment autant pendant la journée: leurs maîtres ne savent pas les passionner. On prendrait bien un moment à discuter avec vous, à vous apprendre des trucs sur la vie, mais vous êtes tellement ennuyeux qu’on abandonne assez vite.

- Tibert! Tu es plutôt sévère avec nous…

- Mais c’est la vérité, maître! Tout d’abord, les humains parlent beaucoup trop et n’écoutent pas assez. Pourquoi croyez-vous que la Nature ait fait les êtres vivants avec deux oreilles et une seule bouche? Pour le seul confort de la stéréophonie? Voilà bien le symbole de vos courtes vues! Si l’évolution nous a doté ainsi, c’est parce qu’il faut passer deux fois plus de temps à écouter qu’à parler. (il se lèche la patte)
Vous, les humains, vous vous exprimez sur tous les sujets sans rien savoir, vous faites des suppositions sur des phénomènes qui vous échappent totalement, et vous échafaudez des théories ineptes sur tous les sujets qui vous passent sous les griffes – pardon, je veux dire, pas les griffes, mais sous les mains. Voilà le problème, maître.

- Je suis très étonné, parce que tu prends des airs supérieurs, mais tu continues à m’appeler “maître”…

- Ah, attention! Il ne faut pas tout confondre! Si je t’appelle comme ça, c’est d’abord parce que j’ai beaucoup d’estime pour toi; mais je sais également que tu es sensible à la flatterie… Et puis c’est donnant-donnant: tu me tiens au chaud et tu me donnes des croquettes au goût de bœuf-champignons, et en échange, je t’appelle “maître”. Crois-moi, en matière de transfert de biens et services, je gagne à tout point de vue. Les chats domestiques réussissent la prouesse d’être les plus cyniques des parasites, tout en étant très estimés par leur maître (il ronronne).

- Tu dis ça pour te rendre méchant. Je sais que tu es très gentil, au fond.

- Vous et votre manie de tout séparer en catégories… bien ou mal, gentil ou méchant, chaud ou froid! C’est bien un truc d’humain: vous collez des étiquettes sur les êtres qui vous entourent – soit-disant pour vous y retrouver dans la réalité; et puis la minute d’après, vous figez les choses dans leur contexte, pour être plus tranquilles. Les choses changent, humains! Vous avez même un  joli mot pour décrire ça: “l’impermanence” (il se lèche fébrilement). Il y avait deux ou trois humains qui étaient assez malins pour vous faire voir ça – Héraclite et Lao-Tseu, je crois – je suppose qu’ils étaient inspirés par des chats. C’est connu, ça: la plupart des génies ont un chat qui leur souffle des idées.

- J’ai tout de même de la peine à vous croire si sages que ça, vous les chats.

- Maître! Ne m’as-tu pas encore observé assez longtemps? Dormir, manger, câliner des chattes et chasser des souris; n’est-ce pas la plus sage des existences?

Publié dans:  on 29 octobre , 2009 at 3:15 Laisser un commentaire
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Sachez sortir

Mes élèves- improvisateurs ont parfois de la peine à gérer leur sortie de scène. On parle de “scène collante” lorsqu’un des personnage refuse de quitter la lumière des projecteurs. Il faut que je leur raconte cette jolie anecdote, trouvée à la page 82 de l’excellent “How to start your own improv comedy group” de Paul Johan Stokstad [ISBN: 1887472975]:

There is an improv legend, possibly apocryphal, that Elaine May used to participate in auditions for new Compass Players which consisted of having (male) prospects enter a bar scene in which their objective was to pick her up and get her to go home with them. Elaine’s response to any line by the rookie was “Let’s go to your place”. If the beginner shut up, took her arm and walked out, they passed that test. If they continued the scene without accepting that their objective was achieved, they’d flunk.

“En impro, il existe une légende – peut-être forgée de toutes pièces – qui concerne les auditions pour les nouveaux joueurs de l’équipe du “Compass”. Elaine May participait à ces auditions et demandait à des joueurs mâles de faire une scène dans un bar, dans lequel leur but ultime était de la raccompagner à la maison. Invariablement, Elaine répondait “Allons chez toi” à son partenaire. Si le candidat s’éxécutait en la prenant par le bras et sortait avec elle, il passait le test. S’il continuait la scène en ignorant le fait que son objectif était réalisé, le candidat échouait.”

Quand vous avez fini votre job, cassez-vous.

Publié dans:  on 11 mai , 2009 at 11:08 Commentaires (2)
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Relecture

À l’instar de la Mère Michel, je cherche toujours mon chat.

Une annonce est parue ce matin dans la presse, et j’ai reçu déjà trois appels pour signaler un matou jaune en vadrouille (avec strabisme convergent, précisait l’annonce). C’est à croire que Tibert apparaît aux fidèles comme la Vierge Marie (je me demande où sont les stigmates?) dans tout le canton de Vaud.

Vu que ça fait un mois que je le cherche, je suis à l’affût du moindre petit miaulement, de la plus insignifiante des taches jaunes qui se déplace dans mon champ de vision. J’ai “découvert” une dizaine de nouveaux chats dans mon quartier. Je mets ma découverte entre guillemets, parce que finalement ces chats faisaient déjà partie de mon environnement, mais je ne leur avait pas prêté attention. Être observateur, c’est regarder la réalité avec un angle.

Ça me rappelle le temps où je retapissais mon premier appartement, et j’étais attentif au moindre défaut dans la décoration intérieure des autres lieux où j’allais. Cela m’a même conduit à me fâcher avec un ami très cher pour lui avoir soutenu qu’on voyait les coups de peinture sur une paroi de son salon – je précise que j’avais raison. Même chose lorsque je me suis mis au jardinage: j’étais pris d’une passion pour les fruits et légumes, et je découvrais des trésors floraux à des endroits que j’avais pourtant foulé cent fois.

Il en va de même avec la lecture: lorsque vous reprenez un livre que vous connaissez bien, vous découvrez de nouvelles choses que vous n’aviez pas vu aux premières lectures; puisque vous cherchez autre chose (dans votre vie, dans vos études, dans l’étude de votre vie), vous êtes attentif à d’autres éléments (ça rejoint mon constat sur le changement de la personnalité). En fait, le livre n’a pas changé, c’est VOUS qui le lisez d’une autre manière – le livre devient le témoin de votre changement intérieur; plutôt rassurant, non?

Si ce phénomène vaut pour l’environnement extérieur (les chats du voisinages, la paroi de mon ami très cher, le jardin de ma grand-mère), il en va de même pour l’environnement psychologique: si je me laisse intriguer par un bouquin inspirant (mettons Le Petit Prince), j’aurai tendance à voir les autres comme des renards à apprivoiser, des roses à arroser ou des moutons à dessiner.

Alors, quand ce sacré Tibert aura décidé de refaire surface,ma vision du monde s’en trouvera changée: je serai un peu moins obsédé par les chats jaunes, et je m’intéresserai un peu plus aux humains.

dans-lherbe

Publié dans:  on 24 avril , 2009 at 3:56 Commentaires (3)
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Ce que j’aimerais dire à leurs parents

Madame, Monsieur, Cher Parents,

Pour enseigner à votre gosse, j’ai besoin qu’il soit nourri et reposé. J’ai besoin qu’il soit calme, oxygéné; j’ai besoin qu’il se soit dépensé, épanoui dans son corps. Alors pourquoi le laissez-vous se vautrer devant la télé jusqu’à 11 heures du soir?

Pour éduquer votre gosse, j’ai besoin de lui poser des limites. Il doit connaître les concepts de discipline, d’empathie et de respect des autres; il doit faire la part des choses. Alors pourquoi le laissez-vous quitter la table sans finir son assiette?

Pour éduquer votre gosse, j’ai besoin de votre aide. J’ai besoin que vous soyez de mon côté. Nous devons aller dans la même direction, donner des signaux clairs à votre enfant. Alors pourquoi me collez-vous un procès pour la punition de mardi dernier?

Pour enseigner à votre gosse, j’ai besoin qu’il écoute. J’ai besoin qu’il sache que la parole de l’autre est sacrée; que nous avons deux oreilles, et une seule bouche. Alors pourquoi me coupez-vous tout le temps?

Chers Parents, vous devez me faire confiance. Je suis payé pour préparer votre enfant à se débrouiller dans la vie. Enseigner et éduquer, c’est mon job.

J’ai besoin que vous fassiez le vôtre.

education

Publié dans:  on 2 avril , 2009 at 2:22 Laisser un commentaire
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Une envie pressante d’écouter

Mon chat jaune est parti depuis voilà un mois. J’ai rêvé qu’il revenait.

- Eh ben, c’est pas trop tôt,  mon ami Tibert! Enfin revenu! Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps?

- J’étais sorti. Une envie pressante.

- Mais? Tu… tu parles, maintenant?

- J’ai toujours parlé, mais tu ne m’écoutais pas.

- Mais je, je, je t’entendais miauler, tu sais! Tu miaulais pour jouer, pour…., pour manger, pour sortir…

- Oui, mais tu interprétais mal les choses: tu croyais que j’étais un animal stupide, obsédé par mes instincts. Je demandais plus que ça dans mes miaulements. Je voulais de l’amour, moi.

- Mais alors… Pourquoi… Pourquoi est-ce que je te comprends parfaitement, maintenant?

- Tu me comprends parce que tu as besoin de m’écouter. Tu m’as perdu, alors tu veux me regagner.

- Je ne comprends pas…

- Les humains sont comme ça: tant que tout roule, ils n’écoutent pas. Un beau jour, tout s’écroule, et ils dressent l’oreille, desespérés. Ils cherchent les rumeurs, ils espérent capter des messages: la parole de Dieu, les informations à la radio, les conseils de leurs amis… C’est lorsque tout va bien qu’il faut écouter d’un peu plus près.

- Tu as raison. Je vais t’écouter. Qu’as-tu à me dire, chat? Parle, je t’écoute. Je suis tout ouïe.

- Ça serait trop facile. Si je te le disais dans la minute, tu ne m’écouterais plus. Et je repartirais.

- Mais? Je… Qu’est-ce que je dois faire, alors?

- M’écouter. Tout le temps. Pas seulement pour savoir, ou pour apprendre. M’écouter pour le plaisir de m’écouter. “Écoutez-vous les uns les autres”, voilà par quoi vous devriez commencer.

écouter

Publié dans:  on 26 mars , 2009 at 3:34 Commentaires (1)
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Une clé de lecture des problèmes en impro

“Oh, bonjour, mais qu’est-ce que tu fais?”

La plupart de mes élèves ont tendance à commencer leurs impros comme ça. Alors, okay, j’ai beau leur dire qu’il faut éviter de poser des questions sur les actions qui sont en train de se passer (les personnages les VOIENT, donc ils peuvent les définir mieux que personne), j’ai beau leur répéter qu’il faut éviter de se saluer (l’impro devrait commencer in medias res – au milieu d’une action déjà commencée), mais mes fripons canaillous persistent à donner ce genre de phrases.

J’ai mis longtemps (2 mois? 3 ans? 6 ans?) à comprendre ce qui ne fonctionnait pas dans ce genre de phrase, au niveau global, au niveau essentiel. Et ce qui ne joue pas, c’est qu’il n’y a absolument AUCUNE information dans cette question. Relisez-là, pour voir:

“Oh, bonjour, mais qu’est-ce que tu fais?”

Bon, il y a peut-être UNE information, c’est que les deux protagonistes se connaissent plus ou moins (ha c’est précis, ça!). Après, on peut éventuellement gloser sur le fait que le ton employé par l’improvisateur va donner une intention à la requête: est-il intéressé? narquois? vicieux? amoureux?

Mais on peut faire plus efficace.

Alors depuis quelques temps, ma théorie sur les problèmes en impro, c’est de tout ramener à des problèmes d’information:

  • une histoire qui ne décolle pas? Certaines informations n’ont pas été traitées, ou manquent d’implications.
  • une confusion phénomènale, du genre de la porte fermée qu’on enfonce, du père qu’on appelle “frangin” ou du chat qu’on croyait mort? Un bête malentendu, une information qui n’a pas été saisie.
  • un début d’impro qui fait soupirer? Les informations données sont non pertinentes, redondantes avec ce qui se passe physiquement, ou ce qui s’est passé depuis le début de la scène.

Dès lors, j’essaie de ramener toutes mes remarques à des problèmes d’information, pour élaborer une démarche toute simple pour établir une jolie scène, qui regroupe tous les anciens conseils (et tous les conseils déjà donnés en théorie d’impro):

  1. donner des informations claires (être explicite, faire des propositions physiques)
  2. intégrer les informations de l’autre (écouter, être dans le moment, rebondir, construire avec, accepter la réalité du partenaire, établir des relations entre les informations)
  3. donner des informations intéressantes (faire des implications, oser sa créativité, être spécifique dans son vocabulaire, assumer des choix moraux)

Ça devient tout simple, non?

J’essaie aussi de vérifier chaque théorie de l’improvisation par rapport au théâtre “classique” et écrit. Or, si vous lisez les premières répliques (ou scènes, quand l’auteur prend son temps) d’une pièce, vous avez un nombre phénoménal d’informations: prénoms, lieux, relations, caractère, orientation morale, etc.

Je considère donc que je pourrais me retirer de l’enseignement quand mes élèves arriveront sur scène avec:

“Papa, je veux me marier avec la veuve du Liamont.”

Publié dans:  on 8 janvier , 2008 at 3:31 Commentaires (3)
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La pédagogie en wiki

Dans les temps anciens, l’instituteur passait pour un maniaque solitaire qui préparait avec soin des polycopiés sentant bon l’alcool à brûler, et qui composait chaque soir de nouvelles fiches d’exercices à la lueur d’une lampe à huile, dans la morne poussière d’un triste établi. Ces temps sont révolus. Désormais, nos chers profs travaillent en réseau, échangent leurs séquences didactiques sur les plateformes peer-to-peer et mettent leurs démonstrations du théorème de Pythagore sur YouTube.

Tibert vu de haut

En formation pédagogique, on commence à nous proposer du matériel comprenant des fiches d’exercices “modifiable”, on nous incite à former des “groupes de travail” et à partager nos meilleurs cours et méthodes d’apprentissages. En fait, nous sommes en train de vivre la révolution du wiki en pédagogie. Ce qui pourrait nous réjouir.

Si seulement nous y étions prêts.

Constat qui s’impose: les enseignants ne sont pas portés à échanger leurs idées. Chacun préfère réinventer la poudre dans son coin, jouer à l’apprenti-sorcier et garder ses meilleures recettes pour lui-même. Les rares groupes d’enseignants qui s’échangent des supports de cours sont peut-être les seuls à avoir compris la philosophie du wiki: “Je te montre mon travail, tu me corriges; tes corrections améliorent mon travail, qui devient NOTRE travail, et celui-ci devient meilleur. L’apport se fait dans les deux sens, et tout le monde est content.”

En improvisation théâtrale, nous intégrons assez rapidement le fait que nos idées seront traitées et acceptées par l’autre, puis modifiées et renvoyées vers nous sous une autre forme. Nous savons que nos idées ne nous appartiennent pas, qu’elles ne sont qu’une re-création à partir d’autres idées.

En improvisation, comme en pédagogie, nous devrions tendre à une certaine générosité créative.

Prozac le chat

Boris Cyrulnik, dans son dernier ouvrage “De Chair et d’Âme”, paru aux éditions Odile Jacob (Paris: 2006), écrit en fin d’introduction:

“Curieuse contrainte de la condition humaine: sans la présence d’un autre, nous ne pouvons pas devenir nous-mêmes, comme le révèlent au scanner les atrophies cérébrales des enfants privés d’affection. Pour développer nos aptitudes biologiques, nous sommes obligés de nous décentrer nous-mêmes afin d’éprouver le plaisir et l’angoisse de visiter le monde mental des autres. Pour devenir intelligents, nous devons être aimés. [...] Sans attachement, pas d’empathie. Le “je” ne peut pas vivre seul. Sans empathie nous devenons sadiques, mais trop d’empathie nous mène au masochisme.”

Quand j’ai annoncé à mon cousin que j’allais prendre un chat dans mon appartement, il a été plutôt surpris (mon cousin, pas mon chat). Il m’a dit, hé mais qu’est-ce que vous avez tous avec vos chats, tu es le troisième pote qui emménage et qui prend une de ces sales bêtes avec lui. Bon, moi j’étais un peu embêté de savoir que j’étais à la mode, mais je lui ai répondu que c’était tout chou de se faire accueillir en rentrant le soir par une boule de poils aux yeux mi-clos, encore toute endormie mais tellement réjouie à l’idée de pouvoir boulotter quelques croquettes à votre arrivée.

En fait, j’étais pas tellement convaincu qu’un chaton dans mon appartement de célibataire allait avoir une quelconque “utilité”: un chat, ça miaule quand ça a faim, ça s’amuse à faire tomber votre stylo du bureau et ça cherche à vous planter les griffes dans les cuisses. Bref, un chat, ça n’aide pas vraiment à travailler sérieusement. Je pensais donc que Tibert n’était pas vraiment très utile à mon développement personnel (à part dans le cas où un éboulement dans mon immeuble me confinerait dans mon salon et me réduirait à manger de la viande de félin cru pour survivre).

Et puis il y a deux semaines, je me suis rendu à l’évidence: mon chat me stimule intellectuellement. Il écoute (bien malgré lui) le compte-rendu de mes journées exaltantes, il miaule dubitativement quand je lui affirme de nouvelles théories philosophiques, il prend des poses de psychanalystes lorsqu’il s’agit d’écouter mes interrogations existentielles. Quand je me relève à deux heures du matin après avoir cherché le sommeil sans succès, je lui confie la cause de mon insomnie et il m’écoute. Oui, il m’écoute. Bon, disons en tout cas qu’il tâche de me regarder intelligemment la plupart du temps. Toujours est-il que je sais qu’il est là pour écouter mes récits de dépressif léger. Sans me critiquer.

J’aurai dû l’appeler Prozac, en fin de compte.

Publié dans:  on 27 décembre , 2006 at 7:34 Commentaires (3)
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Effet d’entraînement

Vous êtes en train de monter un large escalier de pierre, et vous remarquer que le rythme de vos pas s’est insensiblement accordé à celui de l’étranger qui vous précède. Le fi-schlip-fi-schlop, fi-shlip-fi-shlop chaotique a cédé sa place à un tap – tap – tap parfaitement régulier.

Vous êtes en ville, devant un chantier : vous écoutez les ouvriers qui frappent du marteau, de leurs bras vigoureux sur lesquels coule une sueur grasse qui pue comme une vieille viande qui pue : écoutez ces vaillants travailleurs, écoutez-les ! Ils frappent en rythme, ils s’accordent sur le même motif rythmique : soit en parfaite synchronie, soit carrément à contre-temps, avec la précision d’un percussionniste autrichien.

Tout ce que j’écris là ne vous évoque peut-être rien, mais c’est ce qu’on appelle communément « l’effet d’entraînement ». On pourrait continuer la liste encore longtemps : les rythmes cardiaques de deux personnes qui se connaissent bien finissent pas tomber en synchronie ; deux métronomes réglés au même tempo mais volontairement décalés vont se rapprocher insensiblement ; vous jouerez mieux au football au sein de l’équipe du Brésil qu’au sein d’une insignifiante équipe de 5ème ligue d’un obscur village normand ; d’autre part, on étudie de manière autrement plus concentrée dans une bibliothèque silencieuse remplie de jeunes gens concentrés (surtout si les toutes les belles filles sont parties à la plage) (d’ailleurs, mmmh, pourquoi ne pas les rejoindre ?).

Stephen Nachmanovitch, dans son magistral essai sur la créativité par le jeu (« Free Play : Improvisation in Life & Art ») cite ainsi d’autres exemples et nous incite ainsi à nous laisser entraîner par les autres, dans leurs délires les plus fous et les plus extravagants.

Je soupçonne cet effet d’entraînement d’être une base fondamentale de l’efficacité d’un groupe donné : si vous regardez un banc de poissons qui arrivent à se déplacer comme un ensemble cohérent, une nuée d’hirondelles qui volent comme un même organisme, vous vous apercevrez qu’ils évoluent dans la plus parfaite des démocraties, dans la mesure où l’on ne peut pas identifier leur chef. Dans le cas précis des hirondelles, plusieurs ornithologues croyaient qu’elles avaient un leader qui pouvait leur indiquer la prochaine direction. Ces savants étaient sans doute payés par l’empire capitaliste pour démontrer que même
la Nature reproduisait les plus cons de nos schémas d’autorité : deux ans de recherches en plus, et les mêmes chercheurs auraient « découverts » que les hippopotames pratiquaient la sodomie, que les chimpanzés avaient un système monétaire basé sur la banane plantain et que les moutons blancs considéraient les moutons noirs comme descendants d’une « race dégénérée ». Mais revenons à nos agneaux.

J’aime beaucoup l’improvisation théâtrale, parce qu’elle nous rapproche de ce que l’homme a de meilleur à proposer – l’art, la création de groupe, sans nous aliéner pour autant de notre côté le plus fondamental – l’animal. L’effet d’entraînement est à la base de toute la technique de l’improvisation, puisque c’est uniquement en travaillant sur sa capacité à se fondre dans la masse que le comédien-improvisateur deviendra utile pour le groupe. Une troupe d’impro, une fois qu’elle fonctionne bien, fonctionne sans chef, sans leader apparent : on ne se lasse jamais de la regarder, comme je ne me lasse jamais de regarder une nuée d’hirondelles ou un banc de poissons. Bon, les poissons, je les aime bien aussi avec du citron.

Publié dans:  on 6 août , 2006 at 11:43 Laisser un commentaire
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