Individualisme vs. Humanisme

L’individualisme, c’est croire que les efforts pour le confort individuel vont améliorer la société.

L’humanisme, c’est savoir que les efforts pour améliorer la société vont améliorer le confort individuel.

L’individualiste se demande quel véhicule – d’entre la Punto et le Hummer – il pourra prendre pour éviter la cohue dans les supermarchés pour réaliser au mieux ses achats de Noël dans l’ambiance la plus festive possible.

L’humaniste s’en fout: il sera en train de servir la soupe populaire.

 

Publié dans: on 16 novembre , 2009 at 10:29 Laisser un commentaire
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Les pressés

Pire que les retards imprévus des CFF, pire que leurs contrôleurs aigris, pire que les taches suspectes sur les sièges, pire que les gosses qui braillent dans tout le wagon; oui, il y a pire que tout ça: le vrai problème, le seul fléau, c’est l’usager pressé qui vous pousse sans aucune dignité au moment d’embarquer.

Tout d’abord, le train arrive en gare. Pendant la durée de sa lente immobilisation progressive, les voyageurs s’agglutinent comme des mouches autour d’une plaie sanguinolente, en ébauchant une bizarre chorégraphie: maladroitement, les pressés esquissent des mouvements de crabes pathétiques pour se positionner dans l’axe de la porte.

Ensuite, la porte s’ouvre pour laisser s’échapper les voyageurs précédents. Ceux-ci doivent se frayer un difficile chemin à travers la foule de pressés, qui ne lâchent pas d’un pouce leur précieux terrain – chèrement défendu à force de regards noirs et frottements subreptices. Comme s’ils ne connaissaient pas les règles élémentaires de proxémique, les pressés fusionnent en une masse noirâtre et humanoïde, qui se referme sur les évadés avec brutalité. Vous qui entrez en gare, abandonnez toute espérance d’apercevoir une once de dignité: ici, c’est chacun pour soi. Si les usagers avaient des machettes, il y aurait du sang sur les voies.

Troisième phase: les pressés se poussent discrètement pour entrer les premiers, obsédés qu’ils sont par l’idée d’être enfin à l’intérieur - comme si le train n’allait pas les attendre, comme si le wagon était un vagina dentata prêt à les avaler dans un gloussement sec et morbide. Toute trace d’empathie a définitivement disparu, et les pressés s’ignorent religieusement; le silence est de rigueur – on n’ose pas proposer un “après vous”, qui pourrait soudain ouvrir une brèche d’humanité dans cet océan d’égoïsme.

Quatrième phase: une fois dans l’intimité du wagon, les pressés occupent leur place comme une propriété privée; tous les moyens sont bons pour prendre le plus de place possible, pour rendre impossible toute intrusion étrangère: bagages en désordre, nourriture odorante, pieds nus, position de sieste (parfois feinte), musique bruyante – les pressés ne reculent devant aucun stratagème. Et si un quidam se permet le sacrilège de demander si la place est libre, il se voit sanctionner d’un regard noir, d’un “mouais”, d’un deuxième regard noir et d’une lente manifestation d’efforts surhumains, accomplis à contrecœur, pour libérer de l’espace.

Et encore – les pressés gardent toujours l’accoudoir central. Toujours.

Publié dans: on 5 novembre , 2009 at 12:58 Commentaires (3)
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Les deux manières

Il y a deux manières d’être riche: avoir beaucoup, ou désirer moins.
Il y a deux manières d’aimer son prochain: le rendre aimable, ou le trouver parfait.
Il y a deux manières de rencontrer Dieu: le chercher toute sa vie, ou savoir qu’il est en chacun de nous.

à l'abri

Il y a deux manières d’être riche: avoir beaucoup, ou désirer moins.

Au début, les gens mangeaient leurs légumes, cultivaient leur jardin et discutaient au clair de lune. Et puis un fou est arrivé, leur a dit que dans un pays lointain, les gens labouraient avec de meilleurs outils, semaient de meilleures semences et faisaient de meilleures récoltes (ce qui leur permettait de prendre des vacances en Italie). Les gens ont pris le fou au sérieux, ont voulu construire des charrues à trois socs, sont allés chez le forgeron qui voulait être payé avec de la nourriture; alors les gens ont voulu défricher plus de terres cultivables pour nourrir le forgeron, sont allés chez les bûcherons qui voulaient être payés avec plus de nourriture; alors les gens ont voulu envahir leurs voisins pour nourrir les bûcherons. Mais l’armurier était malade, alors ils ont du travailler comme des fous, et ils attendent encore leurs vacances (en Italie).
Depuis, le fou est mort et enterré, mais les gens continuent à croire à ses promesses.

Il y a deux manières d’aimer son prochain: le rendre aimable, ou le trouver parfait.

Au début, on s’aimait comme des fous, insouciants et stupides: on folâtrait dans la nature avec les vaches et les brebis. Et puis Femina a fait paraître ce fameux quiz “Avez-vous le partenaire idéal?” et tu l’as fait pour moi et je l’ai fait pour toi et on s’est fait la gueule pendant un mois, en croyant que l’idéal était plus important que le moment présent. Quand l’idéal est entré dans nos vies, nous sommes entrés dans nos têtes: tout devenait conditionnel, tout devenait futur; tout devenait intellectuel, tout devenait culture; et on a commencé à croire que l’un devait compléter l’autre, que l’autre devait stimuler l’un. On s’est pris mutuellement en défaut, alors que l’on était déjà parfaits.
L’amour, ça se construit; les briques ne manquent jamais.

Il y a deux manières de rencontrer Dieu: le chercher toute sa vie, ou savoir qu’il est en chacun de nous.

Au début, je vivais avec la nature, le ciel et les nuages. Un jour, un homme est arrivé, tout en noir avec une tache blanche au cou. Il m’a dit que Dieu était mort pour moi sur la croix, et que les différences entre le Bien et le Mal étaient inscrites sur les pages d’un grand livre (plutôt que sur les veines de mon cœur). On m’a dit que Dieu nous regardait d’en haut, qu’il nous aimait mais nous laissait libres. Moi, ça m’étonnait. Dieu, je l’avais toujours entendu à l’intérieur de moi. Et je ne l’appelais pas Dieu. Je ne l’appelais pas: je le sentais.
Le jour où je me suis rappelé que j’étais Dieu, que tout le monde était Dieu, j’ai souri.
Et je souris encore.

Quel scandale pour le productivisme, si les gens savaient qu’ils ont déjà tout.
Quel scandale pour le sentimentalisme, si les gens savaient qu’ils sont tout.
Quel scandale pour le fondamentalisme, si les gens savaient qu’ils sont Le Grand Tout.

Publié dans: on 22 octobre , 2009 at 12:01 Commentaires (1)
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Blaise Pascal écologiste

Il y aura toujours des sceptiques pour dire que le réchauffement climatique n’a rien à voir avec les comportements humains. Grand bien leur fasse. Mais l’écrivain Amin Maalouf, dans son essai “Le dérèglement du monde” apporte, à mon goût, un argument décisif dans le débat, une raison de modifier nos comportements; il nous propose de faire un “pari de Pascal” écologique (je souligne):

“Et c’est là le fondement du pari que je formule concernant le réchauffement climatique: si nous nous montrions incapables de changer nos comportements, et que la menace se révélait réelle, nous aurions tout perdu; si nous parvenions à changer raidcalement nos comportements, et que la menace se révélait illusoire, nous n’aurions absolument rien perdu.

Car les mesures qui permettraient de faire face à la menace climatique sont en réalité, quand on y réfléchit, des mesures qui, de toute manière, mériteraient d’être prises – afin de diminuer la pollution et les effets néfastes qui en résultent pour la santé publique; afin de réduire les menaces de pénuries et les perturbations sociales qu’elles pourraient provoquer; afin d’éviter les conflits acharnés pour le contrôle des zones pétrolières, des zones minières, ainsi que des cours d’eau; et afin que l’humanité puisse continuer à avancer dans une plus grande sérénité.”

(A. Maalouf, Le dérèglement du monde, Grasset: Paris, 2009; pp. 286-287)

Les cartouches d’exercices

À l’école de recrues, le lieutenant nous a dit un jour qu’on allait tirer « en situation ». Ça veut dire qu’on n’est pas dans un stand de tir, mais plutôt en pleine nature, avec casque, équipement complet et des types qui sécurisent la zone pour pas que les touristes en balade se fassent descendre. C’est du genre sérieux, si vous voyez ce que je veux dire.

On est là à tirer pendant une heure ou deux, chacun son tour, en ayant plus ou moins les boules, vu que les fusils tirent des vraies balles et qu’un accident est vite arrivé. Au bout du compte, le lieutenant nous fait mettre en rang pour conclure l’exercice, et alors a lieu le rituel des cartouches d’exercices. En clair, il nous fait vider notre chargeur contre une cible aléatoire, pour utiliser jusqu‘à la dernière cartouche prévue dans le quota.

- “Lieutenant, pourquoi on peut pas simplement rendre les balles encore neuves?”
- “Parce que sinon, la prochaine fois, le service de l’inventaire va me baisser mon quota, et j’aurai peut-être pas assez de munitions.” À chaque exercice, le cirque recommence, et on lâche à chaque fois notre bon kilo de plomb dans les fougères.

L'armée la plus utile du monde

On peut constater le même phénomène dans les grandes boîtes, lorsque les chefs de services dépassent volontairement leur budget « pour éviter que la hiérarchie ne nous le baisse l’année prochaine ». Ou dans les entreprises où l’employé est payé sur la base d’un horaire fixe pour une tâche qui peut varier; si l’employé finit avant l’heure prévue, il doit « glander discrètement » pour « faire ses heures ».

Le syndrome des balles d’exercices apparaît chaque fois qu’un bien est en surplus, mais que cette abondance est gênante pour l’organisation du travail. On préfère gaspiller librement plutôt que de repenser la structure complète.

Ce serait comme de dire que les ressources de la planète seront automatiquement reconduites annuellement, et qu’on peut s’en éviter l’économie.

Quelle idée bizarre, vraiment.

Publié dans: on 17 septembre , 2009 at 8:37 Commentaires (1)
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Le mariage pour tous les goûts

Une copine qui se marie prochainement m’a raconté qu’elle avait cherché pendant des heures pour trouver un texte de mariage adéquat, qui reflète sa vision de l’amour. Ce billet servira à tous les amoureux en quête de prose pour leur cérémonie de bénédiction. Servez-vous, il y en a pour tout le monde.

Classique

En ce jour béni, nous choisissons d’unir nos âmes devant le Seigneur Dieu. Par les liens du mariage, nous promettons de nous aimer et de nous soutenir mutuellement dans les épreuves de la vie. Nous faisons la promesse aujourd’hui que nous consacrerons toute notre énergie à construire un couple sain et solide, basés sur des valeurs partagées. Enfin, nous croyons à un amour qui se construit, qui s’entretient et qui mûrit. Nous croyons à la vie.

Réaliste

En ce jour du 18 mai, nous nous marions tout en sachant que 57,4% des jeunes mariés finissent par divorcer, que 65,3% des personnes interrogées avouent avoir trompé leur partenaire, et que c’est surtout la tradition judéo-chrétienne qui nous pousse à reproduire un schéma monogamique dépassé. Nous savons que ce ne sera pas facile tous les jours. Même aujourd’hui d’ailleurs, c’est difficile. Edgar sent déjà sous les bras.

Idéaliste

En ce jour béni pour le moment pluvieux mais le soleil ne va pas tarder, nous nous unissons solennellement pour l’éternité et jusqu’à la fin du monde entier. Nous croyons à un amour passionné chaque jour que Dieu lui-même en personne fait, et nous croyons au plus profond de notre être intrinsèque et essentiel que nous sommes faits mutuellement et naturellement l’un pour l’autre, que nous ne nous fâcherons jamais, et que notre amour illimité ne connaîtra pas de limites incommensurables dans l’infini de l’éternité infinitésimale que Dieu lui-même fait chaque jour.

Sexuel

Nous nous prenons mutuellement devant cet hôtel autel pour jouir des plaisirs de la vie à deux. Sur lèche mes mains Sur les chemins de l’amour, nous serons les missionnaires du désir, les envoyés en l’air de Dieu, et nous prodiguerons l’Esprit Seins Saint envers nos semblables. Nous croyons à l’amour comme un qu’on s’en suce consensus idéal, fait de joies et de caresses dis-mon-nom divines.

Minimaliste

Bon. Ça, c’est fait.

Mariage Blanc

Moi, Edgar Chevalley, prend volontiers pour époux Mademoiselle Skolenska Kushtagamin (je prononce juste?) et nous bénissons cette union devant de nombreux témoins ici présent, monsieur l’officier d’état-civil. Nous faisons le serment de nous aimer pendant de nombreuses années, ou en tout cas pendant le délai légal de 480 jours (cachet du contrat de mariage faisant foi). Vous êtes tous invités chaleureusement à ne pas passer à l’improviste au domicile du couple.

Mariage arrangé

Merci à nos deux familles pour cette bonne idée de cérémonie. Nous nous réjouissons de nous découvrir un peu plus dans notre future vie à deux. Nous avons même déjà trouvé quelques points communs (en matière de liberté individuelle, notamment). En outre, Edgar a promis d’être discret.

Remariage

En ce jour re-béni, nous re-choisissons de réunir nos âmes re-devant le Seigneur Re-Dieu. Par les re-liens du remariage, nous re-promettons de nous re-aimer et de nous re-soutenir re-mutuellement dans les re-épreuves de la re-vie. Nous re-croyons à la réanimation.

Émotif

En ce jour béni – oh bon sang ce que je suis émue – nous choisissons d’unir (renifler) nos âmes devant le Seigneur Dieu (sortir un mouchoir). Par les liens du mariage, nous (bégayer) nous, nous, nous, promett-on-on (sangloter nerveusement) on-on de-de-de nous aihahhaaaha ouhhrgg (là, être pris de spasmes, tout en cherchant à recommencer une phrase). Nous… nous… (de plus en plus lentement – pleurer). Nous… nous… (faire des mouvements incompréhensibles – sourire à l’assistance). Nous… nous… (rouler les yeux). Nous… (défaillir)

(l’organiste enchaîne avec le Cantique 468)

Publié dans: on 18 mai , 2009 at 1:01 Commentaires (1)
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Mes premières dernières volontés

Ne vous faites pas de soucis pour moi. Je suis actuellement en excellente santé. C’est juste que je suis prévoyant.

Pour faciliter la tâche de ceux qui devront préparer ma cérémonie funéraire, voici une liste de contenus qui doivent être utilisés; l’ordre d’enchaînement doit être scrupuleusement respecté, et la cérémonie ne doit pas excéder 40 minutes:

- Programme du Culte -

1. Entrée en musique avec l’Adagio de Barber; c’est du lourd, mec.

2. Accueil du pasteur, qui intégrera la citation attribuée tantôt à La Rochefoucauld, tantôt à Michel Audiard: “La vie, ne la prenez pas trop au sérieux; de toute façon, on n’en sort pas vivant.”

3. La fanfare joue l’arrangement de The Show Must Go On; si les gens doivent pleurer, c’est le dernier moment – c’est la catharsis, il faut que ça ramone les boyaux.

4. Le pasteur évoque ma vie, sans trop entrer dans les détails et en restant indulgent sur mes égarements de jeunesse; si elle le souhaite, la femme que j’aime peut dire quelques mots d’amour.

5. La Compagnie du Cachot joue la version français du sketch des Monty Pythons The Dead Parrot.

6. Lecture du chapitre 61 du livre édité sur The Last Lecture de Randy Pausch (la conclusion de sa conférence, où il répète que les rêves doivent guider votre vie), ainsi que de la pensée (p.46) “La quête de complétude” du bouquin d’Eckhart Tolle The Power of Now, mon billet sur la tentative d’exhaustivité, ainsi que le poème de Boris Vian L’Évadé. Entre chaque texte, un interlude à l’orgue, si possible joué par mon inestimable ami et pianiste, J. D. (en plus, il a si peu l’occasion de jouer sur des orgues que ça lui fera plaisir).

7. Ensuite, un peu de musique joyeuse: Jacques Brel dans J’arrive (si possible, un enregistrement public).

8. Le mot d’envoi du pasteur (si possible assez court; les pasteurs sont toujours trop longs dans leur envoi), puis une sortie d’orgue avec la Toccata de Boellmann.

Ensuite, j’aimerais qu’on éparpille mes cendres au pied des plus proches rosiers, c’est un fertilisant incroyable pour les rosiers, ça, les cendres.

Enfin, j’aimerais qu’on fasse une vraie verrée, qu’on se tombe dans les bras, qu’on se mouche dans les serviettes, qu’on rigole un dernier coup de moi et de cette fabuleuse plaisanterie qu’est la vie.

Publié dans: on 14 mai , 2009 at 10:31 Commentaires (2)
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Examens finaux

Un jeune moine voulait atteindre la sagesse.
Il se rendit donc au monastère de Zsouh, où enseignait le grand maître Bagha. Celui-ci le prit sous son enseignement pendant une année. Le jeune moine apprit l’art de la méditation, des mathématiques et du jardinage.
Au bout d’une année, le maître Bagha appela le jeune moine dans sa tente.

“Jeune moine, je t’ai convié sous ma tente pour que tu puisses prouver ta sagesse.

- Merci maître.

- Il n’y a pas de quoi. Avant de passer les épreuves, je vais te poser une question décisive.

- Je vous écoute, maître.

- Jeune moine, te sens-tu capable de réussir des épreuves de sagesse?”

Le jeune moine réfléchit un moment. Il avait beaucoup appris aux côtés du maître, et il pensait avoir fait des progrès adéquats. Il répondit donc:

“Oui, je me sens capable de réussir les épreuves, maître.

- Sors d’ici, prétentieux! Tu ne mérites pas que j’examine tes compétences!”

Très surpris, le jeune moine ressortit de la tente. Et pendant une année supplémentaire, il suivit l’enseignement du maître. Il apprit de nouveau l’art de la méditation, des mathématiques et du jardinage.
À la fin de l’année, Bagha fit revenir le jeune moine sous sa tente, pour à nouveau éprouver sa sagesse.

“Jeune moine, je t’ai à nouveau convié sous ma tente. Je te repose la même question: te sens-tu capable de réussir les épreuves de sagesse?”

Le moine avait réfléchi pendant toute l’année à cette question. Il trembla un peu, puis répondit:

“Non, maître.”

Bagha se mit à nouveau dans une colère noire:

“Sors d’ici, fainéant! As-tu donc paressé toute l’année pour n’avoir rien appris de plus?”

Le jeune moine était tout à fait interloqué. Il ne comprenait pas pourquoi sa réponse ne lui avait pas ouvert les portes des épreuves de sagesse. Mais il respectait son maître, et il travailla encore à son service pendant une année.
Le temps venu, le maître Bagha fit venir une troisième fois le jeune moine sous sa tente:

“Jeune moine, je t’ai enseigné l’art de la sagesse pendant trois bonnes années. J’aimerais à nouveau te soumettre aux épreuves, mais avant cela, je vais te poser la même question que les années précédentes. Tâche cette fois d’y répondre avec sagesse. Alors, te sens-tu capable de réussir les épreuves de sagesse?”

Le moine fit mine de réfléchir, mais il avait la réponse depuis deux jours:

“Maître, je ne sais pas. Je ne connais pas encore ces épreuves, mais je ferai de mon mieux.”

Son maître Bagha sourit et lui dit:

“Très bien, jeune moine. Tu as répondu judicieusement. Tu vois, la première année, tu étais plein de confiance, rempli d’égo: je devais te purger de ta vanité. La deuxième année, tu hésitais, tu doutais, tu n’avais plus de repères. Je devais te montrer le chemin. Par ta nouvelle réponse, tu viens de me prouver que tu as trouvé un équilibre entre doute et confiance. C’est ça, la sagesse.

- Merci, maître.

- Tu peux maintenant repartir chez toi, jeune moine, car je n’ai plus rien à t’apprendre.”

Et le jeune moine repartit chez lui. Plus sceptique, plus confiant, et plus sage.

grat grat grat

Ce que je n’arrive pas à comprendre chez les humains

Mon chat Tibert (toujours en fugue) m’a laissé une liste de choses qu’il ne comprenait pas chez les humains:

- les femmes enceintes qui fument

Tibert ne comprend pas pourquoi les humains cherchent à connaître en détails certains phénomènes médicaux, pour les ignorer grossièrement la minute d’après.

- l’engouement pour les sports automobiles

Qu’est-ce qu’il y a de spectaculaire? (m’a demandé un jour Tibert). L’impression de vitesse, sans doute (lui ai-je répondu). Mais pourtant, c’est la vie qui va déjà trop vite (m’a-t-il rétorqué).

- l’armée suisse

Tibert estime que le concept “d’armée défensive” est la plus grande mascarade rhétorique du siècle.

- la presse people

On dirait que vous cherchez à vous intéresser à ce qui est le plus bizarre, le plus lointain, le plus exceptionnel de vos propres âmes. Pourtant vous avez quantité de philosophes qui auraient dû vous convaincre que le voyage en vous-mêmes était le seul qui vaille la peine.

- les gens qui ne se saluent pas dans la rue

C’est peut-être parce que je suis un chat (me dit-il), mais je ne comprends pas comment vous pouvez passer les uns à côté des autres sans vous adresser ne serait-ce qu’un signe de reconnaissance. Moi, je salue même les fleurs et les abeilles, tu sais. On fait tous partie du monde vivant, oui ou merde?

Tibert et sa liste

Publié dans: on 7 avril , 2009 at 1:14 Commentaires (2)
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À l’article de la mort

Je dois cette histoire vraie à Brigitte Romanens, qui m’a confiée son chat Lipton (le frère de Tibert!).

Il était une fois, en Suisse Romande, une famille qui vivait très heureuse avec un chien. Les enfants avaient accueilli le petit chiot avec bonheur, et l’animal avait grandi en même temps qu’eux, pour atteindre l’âge respectable de vingt-cinq ans. Maintenant, il était très vieux, et le vétérinaire recourait désormais aux soins palliatifs pour lui soulager ses misères.

Un certain hiver, le chien commença à se traîner dans la maison, à l’article de la mort. Autant dire que la famille était desespérée. Au bout d’un mois, la mère alla voir le vétérinaire. Monsieur le vétérinaire, dit-elle, on ne sait plus quoi faire à la maison. Fido est tellement vieux, on dirait qu’il ne veut pas mourir. Mais nous ne pouvons pas nous résoudre à le piquer. Qu’est-ce qu’il faut faire, monsieur?

- Je comprends votre douleur. Mais voilà ce que vous devez faire: vous allez lui dire qu’il peut mourir. Vous allez lui donner la permission de partir.

La mère revint à la maison sans savoir si ça allait marcher. Le soir, elle demanda à la famille de dire adieu au chien. Elle l’emmena pour une dernière promenade (son parcours préféré!), et une fois de retour à la maison, elle lui murmura à l’oreille.

- Nous t’avons beaucoup aimé, mon chien. Merci pour tes caresses et tes aboiements. Tu peux mourir, si tu veux.

Elle se trouva un peu ridicule de parler à un chien; en allant se coucher, elle riait encore d’elle-même et se promettait de passer à une solution plus expéditive. Elle fit des rêves compliqués.

Mais le lendemain matin, le chien s’était laissé mourir.

barney

Publié dans: on 9 janvier , 2009 at 8:34 Commentaires (1)
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